L’exposition s’inscrit au sein du parcours Photographie dans les galeries d’art, organisé par le Comité Professionnel des Galeries d’Art, dans le cadre du Bicentenaire de la photographie.
En 2012, à la Villa Médicis, je photographiais la pierre.
La Villa m’apparaissait comme un corps ancien, continuellement réactivé par ceux qui le traversent. Je cherchais une matière chargée par le temps, les usages et les présences. La pierre demeurait, mais elle n’était pas immobile. Elle accumulait.
Je voulais soumettre mes négatifs à une transformation comparable. Par mon procédé de lychenotypie, je rendais leur surface vulnérable à l’humidité, à la température, aux micro-organismes et aux minéraux. Le vivant participait à l’œuvre : le temps pouvait agir physiquement sur l’image.
Pendant les prises de vue, un groupe d’enfants est entré dans la Villa. Ils jouaient, se photographiaient, faisaient du skateboard ; certains lavaient leurs vêtements dans la vasque de la fontaine d’Hermès. Personne ne vint les interrompre.
À la monumentalité du lieu répondaient des gestes ordinaires : jouer, glisser, poser, laver un vêtement. Les enfants abolissaient la distance que le monument impose habituellement à ceux qui le regardent. Ils ne visitaient pas tout à fait la Villa : ils l’habitaient momentanément.
Leur insouciance restituait au lieu quelque chose de son présent.
Puis ces photographies ont disparu.
Les négatifs ont été perdus pendant plus de dix ans. Avec eux s’est effacé presque entièrement le souvenir de cette scène. De ce travail, je ne conservais que l’idée de la pierre.
Mon rapport au temps est profondément lié à mon amnésie. Certaines périodes se contractent jusqu’à disparaître.
En retrouvant les négatifs en 2025, je savais avoir fait ces photographies, mais leur contenu m’était devenu presque étranger. Je découvrais des événements auxquels j’avais assisté et dont ma mémoire ne portait plus la trace. Ces images m’appartenaient, mais je les regardais comme un spectateur.
Ce déplacement transforme le sens du travail. La pierre avait survécu dans ma mémoire ; les enfants et leurs gestes en avaient disparu. Mon amnésie avait opéré son propre montage : elle avait conservé le monument et supprimé le vivant.
Les images venaient contredire mon souvenir. Elles possédaient une histoire que je ne possédais plus.
En les retrouvant, j’y ai aussi reconnu quelque chose de plus intime. Ces enfants inconnus faisaient surgir la forme incertaine de nos propres souvenirs d’enfance.
Nous croyons certains souvenirs gravés en nous, aussi stables qu’un monument. Pourtant la mémoire efface, déplace, reconstruit. La pierre elle-même s’érode et se transforme. Un vestige ne garantit jamais l’intégrité du passé : il en est une survivance.
Pendant ce temps, les négatifs avaient continué à se transformer. Leurs surfaces sont devenues dorées, les contours se sont dissous. La peau, la pierre, les statues et les vêtements se mêlent désormais. Les visages ne sont plus identifiables. Ce qui devait rendre l’image vivante l’a progressivement soustraite à sa fonction documentaire.
La photographie ne restitue plus intact ce que ma mémoire a perdu. Elle a elle-même oublié.
Mais son oubli est d’une autre nature. Là où ma mémoire a retranché les enfants du récit, la matière photographique les a mêlés au lieu. Elle n’a pas effacé leur présence : elle l’a rendue indissociable de ce qui l’entoure.
Deux formes d’altération se font face : celle de ma mémoire, qui efface des scènes et réorganise le passé ; celle des négatifs, qui transforme les couleurs et confond les corps avec la pierre. Toutes deux en produisent un vestige.
C’est peut-être là que se situe aujourd’hui Les Vestiges indociles. Le vestige est aussi le négatif altéré, le souvenir défaillant, le corps anonyme, l’événement minuscule dont personne n’avait prévu la conservation. Il désigne ce qui demeure sans demeurer intact.
Les enfants échappaient déjà à la conduite attendue dans un monument historique. Leurs images échappent à leur tour à toute fixation : les identités disparaissent, les corps se confondent avec l’architecture, tandis que des gestes oubliés refont surface.
Ces vestiges sont indociles parce qu’ils refusent la place qui leur avait été assignée.
La pierre cesse d’être seulement le passé.
La photographie cesse d’être seulement la mémoire.
L’altération cesse d’être seulement une perte.
Et ce qui semblait avoir disparu revient, non pas intact, mais transformé.